samedi 26 janvier 2008

PABLO NERUDA : Mémorial de l’île noire, extraits

PABLO NERUDA
(Chili, 1904-1973)

Ah ! quelle envie de dire non
non non et non
Oh ! que la vie
endurée
ou perdue
oui
oui
oui oui
cette fois-là nous descendions la boue
et quand nous tombâmes un peu plus
de l’étoile, parmi des buffles
qui crépitaient,
pareil à de bouillants taureaux
ou seulement alors que nous ne pouvions plus
avancer ni reculer, à cet instant
des imprécisions qui corrodent
de leur pas lent d’acide,
enfin partout,
nous ne voulions pas
et nous restâmes là vivants mais morts.
Car il s’agit toujours
qu’Un tel ne souffre pas ni sa bonne maman,
et avec cette mesure
on nous a mesurés
toute la vie
des yeux jusqu’aux talons,
avec cette raison
on a prescrit pour nous
et aussitôt après, sans le moindre respect,
on nous a dit quels viscères
nous devrions
sacrifier,
quels os,
quelles dents et quelles veines
on pourrait en toute noblesse supprimer
de nos squelettes accablés.
Ainsi passa ce jeudi-là
alors que parmi les rochers
nous n’avons plus de pieds, et qu’ensuite
nous n’avions plus de langue,
nous l’avions usée sans savoir,
et nous disions oui sans savoir comment
et entre ces oui et ces oui
nous restâmes sans vie au milieu des vivants
et tous nous regardaient et tous nous croyaient morts.
Nous, nous ne savions pas
que ce jeudi pouvait passer : les autres
paraissaient d’accord pour être vivants
et nous étions là
sans jamais pouvoir
dire que non que non
que non peut être que non jamais
que toujours
non
et non
et non.

(« Ceci se rapporte à ce que nous avons accepté sans le vouloir »,
Dans Mémorial de l’île noire, extraits, 1977)
(Traduit par Claude Couffon)

0 commentaires: